L’intelligence émotionnelle

Elisabeth Rebourg - Août 2022

Etymologiquement, le mot « émotion » provient du latin exmovere ou emovere, qui signifie « mouve-ment vers l’extérieur » ou « mettre en mouvement ». Les émotions désignent ce qui nous motive à l’extérieur comme à l’intérieur de nous-mêmes. Nos capacités humaines ne peuvent exister sans les émotions, qui sont un indicateur qu’il se passe quelque chose, qui nous poussent à agir pour nous adapter à la situation et rétablir l’équilibre intérieur.

Elles s’articulent autour de quatre composantes : physiologique, comportementale, expressive et cognitive. Elles sont identifiables par des manifestations physiologiques et sont souvent catégorisées en fonction de leur valence : une émotion est dite positive si le ressenti est agréable ou négative si le ressenti est désagréable. Il existe 4 émotions primaires chez les êtres humains : la peur, la colère, la tristesse et la joie.

Les psychologues Peter Salovey et John Mayer introduisent dès 1990 la notion d’intelligence émotionnelle (IE), définie comme « une forme d’intelligence qui suppose l’habileté à contrôler ses sentiments et émotions et ceux des autres, à faire la distinction entre eux et à utiliser cette information pour orienter ses pensées et ses actions, afin de favoriser l’épanouissement personnel ». Cette expression sonne comme un oxymore, car on y trouve à la fois le mot « intelligence », qui désigne la capacité de raisonnement et d’analyse, et le mot « émotion », qui désigne les réactions primaires, difficilement contrôlables parce que non choisies, survenant suite à un événement ou dans certaines situations. Salovey et Mayer développent une définition restreinte aux habiletés mentales et cognitives (apprentissage, mémoire et résolution de problèmes), en lien avec les compétences émotionnelles suivantes :

  • la perception émotionnelle ou habileté à percevoir et exprimer ses émotions ;

  • l’assimilation émotionnelle ou facilitation émotionnelle de la pensée ;

  • la compréhension émotionnelle ou habileté à comprendre et raisonner au sujet d’émotions même complexes ;

  • l’habileté à gérer ses émotions et celles d’autrui.

Le psychologue Daniel Goleman enrichit cette approche et vulgarise la notion d’intelligence émotionnelle dans le monde entier. Il considère qu’elle est la clé essentielle de la réussite tant professionnelle que personnelle, et la définit selon plusieurs compétences, déclinables en de nombreux comportements et organisées en quatre branches : la conscience de soi, la maîtrise de soi, la conscience sociale, la gestion des relations. La conscience de soi est la branche première qui permet de développer ensuite les trois autres.

A vrai dire, les émotions ne se « gèrent » pas à proprement parler, elles doivent être traversées et transformées en leviers d’action. Ainsi, faire preuve d’intelligence émotionnelle implique de :

  • reconnaître l’émotion en nous centrant sur le corps ;

  • accepter l’émotion dans une attitude de non contrôle, non jugement, non évitement (toute émotion est légitime en soi ; ce à quoi l’on résiste se renforce) ;

  • comprendre son message : une émotion étant toujours liée à un besoin, le travail de connaissance de soi va consister à rechercher puis combler le besoin qui se cache derrière.

Ainsi, la peur correspond généralement aux besoins d’être rassuré, de sécurité et de protection. La colère à ceux de réparation, de justice, de respect, de reconnaissance et de limites. La tristesse à ceux de réconfort, de retrait et de consolation. La joie à ceux de maintien et de partage.

Le psychologue Albert Ellis apporte également un éclairage fondamental quant à la notion d’intelligence émotionnelle : ce n’est pas ce qu’il se passe qui crée l’émotion et la souffrance, mais l’interprétation que nous en faisons. Cette interprétation est la signification personnelle que nous attribuons à la situation, de façon immédiate, intuitive et subjective. Pour expliquer ce processus, Ellis a développé le modèle ABC : A (Adversities) est l’événement déclencheur, B (Belief) sont les croyances et C (Consequences) sont les comportements et conséquences. Si B est irrationnel, C sera négatif. Cette approche est le fondement de la thérapie émotivo-rationnelle, l’un des premières thérapies cognitivo-comportementales qui tire ses origines du stoïcisme, selon lequel le bien-être consiste à rester maître de ses pensées, quelles que soient les circonstances de la vie en général.          

“Ce qui tourmente les êtres humains, ce n’est pas la réalité, mais les opinions qu’ils s’en font”. Epictete

Le fait de réguler au mieux ses émotions et de s’adapter au réel relève des habiletés émotionnelles que les collaborateurs et les cadres peuvent travailler en coaching, individuellement ou en équipe, dans un espace sécure et privilégié. Il s’agit notamment d’explorer la possibilité d’identifier ses postures défensives et ses peurs ; reconnaître, accueillir et affirmer de façon assertive ses propres besoins et limites/ceux d’autrui ; déconstruire les pensées automatiques et croyances irrationnelles ; générer une posture juste et le choix conscient de la réponse donnée ; rétablir sa capacité à faire face à toutes les circonstances de l’activité professionnelle, en affirmant sa pleine et entière responsabilité, tout en composant avec le collectif. C’est aussi renoncer au cynisme et à la résignation, au profit de la créativité et de la pleine expression de soi.

Enfin, selon D. Goleman, l’intelligence émotionnelle permet de « régler les contradictions entre les valeurs affichées réclamées et celles véritablement appliquées. La mission d’une entreprise sert une fonction émotionnelle : exprimer les valeurs de ceux qui y travaillent ensemble et se reconnaitre dans un objectif commun que les collaborateurs jugent digne d’être poursuivi ». Dans cette perspective, une entreprise performante serait donc une entreprise dont le succès ne se mesure pas uniquement à la rentabilité, mais également à l’alignement des valeurs pour créer un cadre émotionnel viable et constructif, dans lequel l’émotion est un vecteur de performance comme un autre. Alors à quand la généralisation de la mesure du bien-être émotionnel en interne ? Et à quand sa prise en compte dans les bilans comptables et financiers des entreprises comme outil de performance à part entière ?

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