La confiance en soi
et extraits du livre “La confiance en soi, une philosophie” de Charles Pépin
Après s'être intéressé à la joie ou aux vertus de l'échec, le philosophe Charles Pépin consacre un ouvrage à la confiance en soi et ses multiples facettes. Et, comme souvent, il prône une philosophie de l'action.
Madame Figaro. – Vous avez appelé votre livre La confiance en soi. Pourtant, cette appellation n'est pas, selon vous, tout à fait la bonne. Pourquoi ?
Charles Pépin. – Disons qu'elle est très réductrice. Pour moi, il y a trois dimensions dans la confiance : la confiance en soi, qui est faite de notre expérience personnelle, de notre compétence, voire de notre estime de soi – elle ne représente qu'un tiers de l'ensemble. On peut y ajouter deux autres éléments qui sont la confiance relationnelle, autrement dit la qualité du lien avec l'autre, et la confiance mystique, ou foi dans le monde – qui peut se composer de la nature, de Dieu, du cosmos…
Est-il possible que l'on soit sûr de soi dans un domaine et pas dans les autres ?
C'est vrai, la confiance en soi est très «localisée». Il est évidemment possible d'avancer en n'ayant investi qu'une seule ou deux de ces trois sphères. Mais mon conseil serait plutôt d'opérer le raisonnement inverse et d'essayer au maximum de développer les trois. C'est-à-dire de développer des compétences et des savoirs, de cultiver les bonnes relations en tranchant les liens toxiques qui nous entravent, et de s'ouvrir à la beauté du monde de toutes les façons possibles. Si l'on tisse ces trois fils le plus souvent, on risque fortement de rééquilibrer l'ensemble.
Vous citez dans votre livre la psychanalyste Anne Dufourmantelle, selon laquelle le manque de confiance en soi n'existe pas…
Dans son ouvrage Éloge du risque, elle explique qu'elle voit des patients arriver dans son cabinet mus par ce constat qu'ils manquent de confiance en eux. Mais dès que la séance s'engage, elle comprend qu'en réalité ils n'ont pas confiance en les autres. Parfois, on n'a juste pas rencontré les bonnes personnes, celles qui vont être capables de nous sécuriser, nous envelopper, nous expliquer… Le déficit de confiance en soi est, au fond, un manque de confiance en ces autres qui ne nous ont pas mis dans de bonnes dispositions – en nous donnant des responsabilités, par exemple.
L'injonction de l'époque n'est-elle pas plutôt d'aller chercher la force et les remèdes en soi ?
Il y a cette idée que chacun de nous a en lui un diamant brut auquel il pourra toujours se référer… Mais je vais vous dire quelque chose de terrible : si on regarde au fond de soi de manière très attentive, on ne trouvera pas ce diamant. On ne trouvera rien – c'est ce que Sartre appelait le néant. Cela peut être très dangereux de conseiller aux gens de se centrer sur ce «moi», surtout lorsqu'ils sont en crise d'estime personnelle. J'aurais plutôt envie de les encourager à sortir d'eux-mêmes. Dans ce mouvement vers le monde extérieur réside le secret de la confiance, qui se nourrit de la confrontation à l'inconnu, à l'incertitude. Or, la confiance en soi, c'est la capacité d'engager des actions dans un univers incertain. C'est l'apprentissage de l'immaîtrise. La confiance en soi, c'est la capacité d'engager des actions dans un univers incertain.
Parfois, notre enthousiasme est mis à mal par le monde extérieur…
Mais ce monde extérieur, ce sont aussi les éléments. Il a été démontré par de nombreuses études en psychologie que lorsqu'on souffre d'un manque d’estime de soi ou d'un problème relationnel, le simple contact avec la nature suffit pour se remettre dans l'action. Pourquoi, quand vous allez à la montagne, la contemplation de l'immensité des paysages et de la hauteur des sommets vous regonfle d'un coup, vous redonne confiance ? Le philosophe et poète américain Ralph Waldo Emerson le dit très bien : parfois, il suffit d'avoir «l'amitié de la montagne et de la mer», pour retrouver le sens du vent…
Extraits du livre “La Confiance en soi, une philosophie” de C. Pépin
Avoir confiance en soi, c’est développer ses compétences et sa pratique, plutôt que d’invoquer un hypothétique manque de talents. C’est exercer son courage dans notre rapport à l’action, à l’engagement dans le monde, à tout ce qui nous ancre dans le réel. La confiance n’est pas abstraite, innée, désincarnée. Elle s’éprouve dans l’accomplissement de quelque chose de concret.
Il s’agit aussi de fêter ses réussites, même les petites ! Cela passe par l’expérience, le plaisir, la connaissance de soi, la créativité, la recherche du beau, la présence à soi et aux autres. Être engagé plutôt qu’attaché au résultat. Sortir de sa zone de confort, un pas à la fois, et y revenir de plus en plus confiant.
Faire confiance à son intuition, selon le corps et l’esprit. Pour s’écouter, distinguer l’urgent de l’important, et distinguer ce qui nous appartient ou pas. Accueillir dans l’instant la totalité de notre passé. Dans son irréductible complexité et les contraintes de la vie. Écouter la voix du pionnier en soi. Là où cela vibre et résonne. S’ouvrir à la beauté et à l’émerveillement. L’émotion esthétique nous convoque tout entiers et nous relie en harmonie avec toutes nos facultés : sensibilité, intelligence, inconscient, imagination…
A chaque fois que la beauté nous touche, elle nous donne la force d’oser être nous-mêmes, elle nous délivre de nos inhibitions (à la vue d’une peinture ou d’un coucher de soleil, il nous semble soudain que rien n’est impossible). C’est à la fois une façon de prendre du recul et de changer radicalement de perspective. Nous sommes rendus à notre présence au monde. Nous sommes le monde. Confiance en l’équilibre du monde et a plus grand que soi.
Parvenir à choisir sans garantie de résultat, accepter, et même aimer l’incertitude. Si on ne s’empare pas de son pouvoir de décision, la vie n’est plus qu’une succession de non-choix et elle nous échappe.
Mettre la main à la pâte pour se faire confiance, et observer son action modifier le réel, voir en direct les effets de notre action dans notre travail par exemple. Mettre tout son cœur à l’ouvrage et faire de son mieux. Y trouver sens et plaisir. Se déconnecter de l’hyperconnectivité et des process qui nous coupent du réel.
La confiance en soi est fille du plaisir. Plaisir du travail bien fait et de la reconnaissance tangible et directe pour ce savoir-faire (Aristote). Utiliser ses mains comme un prolongement de la raison et de l’intelligence, dans le travail de la matière. Nous sommes Homo Faber (faiseurs) avant Homo Sapiens (sachants).
La confiance en soi se développe dans l’action, dans la rencontre entre soi et le monde, la découverte d’opportunités, de ressources issues du réel. Injonction paradoxale cependant : si c’est l’action qui va me donner confiance, mais que je n’ai pas confiance en moi, comment réussir à se jeter dans l’action, à s’aventurer dans le monde ? En fait il ne s’agit pas seulement d’avoir confiance en soi mais aussi dans les autres et dans le monde, dans cette rencontre avec.
La pensée stoïcienne repose sur la distinction entre de qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. Avoir confiance aussi en ce qui ne dépend pas de soi. Avoir confiance en soi, ce n’est pas être sûr de soi. La vie se charge de nous surprendre, de nous prendre au dépourvu. Avoir confiance en soi c’est y aller quand même, en aimant son doute et son incertitude.
Nous ne ‘sommes’ pas (sans confiance en soi par ex), nous ne faisons que ‘devenir’ (confiance en ce que nous pouvons devenir).
Deviens ce que tu es. Pour cela, admire ceux qui le sont devenus ! Admirer plutôt que jalouser. Reconnecte avec l’enthousiasme. Sans rechercher ou cultiver la comparaison. Mais plutôt apprivoiser sa singularité, cultiver son propre désir, sa passion, la source de sa joie, la cohérence intérieure, la fidélité à soi, la conscience de ses forces et ses faiblesses, sa curiosité. Ce à quoi j’aspire. Ce que j’aime et qui me fait du bien.
Embrasser et rencontrer le réel, plutôt qu’un idéal inaccessible, arrêter de se détourner du réel et de le négliger au nom de ce qu’il pourrait être idéalement. Même quand le réel est insatisfaisant, laisser être les choses dans le présent. Approbation de l’ici et maintenant. Joie de cette expérience. ‘C’est comme çà’ affirmatif et joyeux plutôt que résigné. La vie continue. J’ai encore confiance.
Aimer la vie et son mystère. Elle n’a pas besoin d’être parfaite pour être digne d’être vécue. Avoir confiance a priori, sans objet. Confiance en la possibilité. Dans l’harmonie du Cosmos dont nous faisons partie. Dans une forme d’abandon à plus grand que soi.
Et c’est tout sauf une injonction bête et méchante ou la méthode Coué : c’est le travail d’une vie que d’inventer le sens de son existence, apprivoiser ce qui nous effraie, accepter la vie en ce qu’elle ne répond pas à nos attentes.
La confiance ne se décrète pas, elle se ressent. Malgré tout. Malgré l’apparente absurdité du monde, l’adversité, les épreuves… dire oui à sa vie. Trouver dans le doute, tout contre lui, la force de s’élancer.