Le flow ou expérience optimale
Elisabeth Rebourg - Octobre 2022
Mihaly Csikszentmihalyi est un psychologue hongro-américain que l’on aime volontiers appeler par son prénom ! Figure de proue du courant de la psychologie positive, il a créé le concept de flow ou flux, après vingt années de recherche sur les aspects positifs de l’expérience humaine : le bonheur, la joie, la créativité et le processus d’engagement total face à la vie, qu’il appelle « expérience optimale » et qui correspond à l’état de plaisir, de joie et d’enchantement que permet la totale concentration dans une activité pour elle-même. Voici le fondement de sa pensée :
« Le bonheur n’est pas le résultat de la chance ; il ne s’achète pas et ne se commande pas ; il ne dépend pas des conditions extérieures, mais plutôt de la façon dont elles sont interprétées. Le bonheur est une condition qui doit être préparée, cultivée et protégée par chacun. Les gens qui apprennent à maîtriser leur expérience intérieure deviendront capables de déterminer la qualité de leur vie et de s’approcher aussi près que possible de ce qu’on appelle être heureux ».
Pour Mihaly, la maîtrise de l’expérience intérieure trouve son juste milieu entre l’ennui (pas assez de défis par rapport aux compétences) et l’anxiété de performance (trop de défis par rapport aux compétences). Elle commence par le contrôle du contenu de la conscience (informations, sensations, émotions, pensées, intentions). Il s’agit de concentrer l’énergie psychique qu’est l’attention, d’éviter les distractions et de soutenir l’effort assez longtemps pour atteindre le but poursuivi. L’une des principales causes du désordre psychique est l’entropie psychologique, une désorganisation du soi qui réduit son efficacité en générant des ressentis inadéquats, tels que la confusion, la peur, la colère, l’anxiété ou la jalousie.
Ce phénomène décrit le chaos généré lorsqu’une information entre en conflit avec les intentions existantes ou en empêche la réalisation. L’opposé de l’entropie est la néguentropie ou expérience optimale : l’information entrante est alors congruente avec les buts, l’énergie psychique est libre et coule sans effort, la préoccupation de soi est absente et la rétroaction positive. Cela rend le soi plus complexe grâce aux processus complémentaires de différentiation (mouvement vers l’unicité par la distinction avec autrui) et d’intégration (union à l’altérité et à plus grand que soi) :
« L’expérience optimale est importante non seulement parce qu’elle rend l’instant présent plus agréable, mais aussi parce qu’elle favorise la confiance en soi, l’acquisition d’aptitudes et permet des réalisations qui ont un sens pour l’humanité ».
La phénoménologie de l’expérience optimale selon les travaux de Mihaly comporte huit caractéristiques principales :
la tâche entreprise est réalisable mais constitue un défi qui exige une aptitude particulière, l’équilibre est parfait entre le but et les compétences pour y parvenir ;
l’individu se concentre sur ce qu’il fait, il s’y consacre pleinement dans l’instant présent ;
la cible visée est claire, l’individu sait exactement ce qu’il doit faire ;
l’activité en cours fournit une rétroaction immédiate, l’individu sait où il en est ;
l’engagement de l’individu est profond et fait disparaître toute distraction, il est pleinement engagé mais pas attaché au résultat ;
l’individu exerce le contrôle sur ses actions, dans le présent et sans attentes ;
la préoccupation de soi disparaît (l’ego et ses besoins) mais paradoxalement le sens du Moi est renforcé ;
la perception du temps et de la durée est altérée, ces contraintes étant contrôlées ou sans importance aux yeux de l’acteur.
L’on retrouve ici l’idée de renoncer aux buts conscients et à la spirale hédonique infernale. Toute action individuelle relevant des caractéristiques du flow devient autotélique ou auto-gratifiante, c’est-à-dire intrinsèquement motivante et valable en soi indépendamment du résultat. C’est l’expérience que l’on peut vivre dans la musique, la danse, les arts en général, la recherche, le sport, le jeu, la conversation philosophique, toute forme d’apprentissage, mais tout aussi possiblement dans les activités de la vie quotidienne et du travail. D’où l’importance d’accorder au travail une valeur autre que simplement lucrative et d’attribuer un sens à son engagement professionnel.
L’engagement dans des activités autotéliques fait partie des trois moyens de connaître le bonheur authentique selon Seligman. On trouve aussi des références au flow dans les préceptes de l’hindouïsme, du bouddhisme zen et du taoïsme, qui invitent à dépasser le dualisme entre le corps et l’esprit, entre soi et le monde, entre soi et son action. Souvent traduit par « le principe », le dao devient ainsi suffixe pour décrire par extension de nombreuses pratiques orientales, telles que les arts martiaux (l’aïkido, le judo, le kendo) mais aussi l’ikebana (art de la composition florale), le shiatsudo (thérapie manuelle énergétique) ou encore le shodo (calligraphie), qui permettent d’accéder à des niveaux plus profonds d’introspection par l’expérience du geste juste. Cela implique souvent un temps préalable d’apprentissage et de pratique régulière qui peut être long. Un judoka n’est pas d’emblée emporté dans le plaisir du flux, il lui faut d’abord persévérer dans l’entraînement, mû par le désir de relever un défi et de se dépasser. C’est ensuite la maîtrise de son art qui renforce son engagement dans l’action.
A cet égard, le psychologue et violoniste Arvid J. Bloom a mené une enquête auprès de musiciens chevronnés pour recueillir les recommandations suivantes en vue d’expérimenter le flux : chercher à se surprendre, désirer découvrir plus de ses capacités, choisir une activité qui provoque de nouvelles sensations et de nouvelles prises de conscience, laisser être ces sensations librement, porter son attention sur le corps, ne pas se décourager à la moindre erreur, ne pas se laisser distraire par ses propres jugements et ceux d’autrui, rester concentré sur le chemin à parcourir plutôt que d’analyser le chemin parcouru, accueillir les symptômes du stress et les laisser se dissoudre dans l’expérience, chercher les occasions de travailler avec les autres, cultiver le sens de l’humour.
Quelle est la personnalité autotélique ? Il s’agit de prédispositions et du goût pour tout ce qui met de la vie dans la vie, avec enthousiasme et passion, plutôt que la recherche de possession, du plaisir des distractions, du confort ou du pouvoir. Pour y parvenir, Mihaly propose de devenir plus conscient de ce que l'on est, de faire mieux ce que l'on fait et cela même dans les gestes les plus routiniers, de consacrer plus de temps à des activités qui nous passionnent, qui permettent de découvrir des choses nouvelles ou de résoudre des problèmes avec créativité. Cela afin de créer plus de beauté et d'humanité autour de soi, en développant des qualités telles que : créativité, curiosité, originalité, autonomie, indépendance, responsabilité, engagement, intuition, discipline, rationalité, assertivité, optimisme, persévérance, désintéressement… Toutes ces aptitudes ouvrent la possibilité de canaliser l’énergie psychique à la fois par le corps et par l’esprit, de s’impliquer dans l’expérience de la vie en y trouvant un sens profond pour soi et celui de sa mission dans le monde. Mihaly définit le concept de sens selon trois éclairages : le projet de vie qui canalise l’énergie vers un but intentionnel, l’engagement et la mise en action vers ce but, et l’harmonie intérieure qui est la synthèse congruente des deux premiers. Il distingue le « projet accepté » (adopté par souci de répondre à une attente extérieure) du « projet découvert ». Les philosophes existentialistes parlent au sujet de ce dernier de « projet authentique », qui est celui qui provient d’une décision libre et d’une évaluation rationnelle de l’expérience vécue. Ce choix étant l’expression de ce qu’est la personne, de ce qu’elle croit et de ce qu’elle ressent.
Pour vivre l’expérience du flow avec intensité et dans la durée, il faut autant que possible convertir l’ensemble de sa vie en une expérience optimale unifiée. La vie est peut-être vide et sans sens, mais cela n’a pas de sens de dire qu’elle n’a pas de sens…
Il est donc possible d’en choisir un pour sa vie, même s’il n’est pas nécessairement positif :
« C’est moins le but ultime en lui-même qui importe que l’orientation qu’il donne à l’énergie psychique tout au long de la vie ».
Cela nous amène à conclure sur la définition de la spiritualité selon Mihaly :
« La foi doit se fonder sur l’idée que l’univers est un système gouverné par des lois communes et qu’il est insensé de vouloir lui imposer ses désirs personnels. La reconnaissance des limites de la volonté et l’acceptation d’une coopération avec l’univers, au lieu d’essayer de le gouverner, donneront aux humains l’impression de revenir à la maison – au lieu de se croire chassés du paradis. Le problème de sens pourrait être résolu si le projet de vie de chacun se fondait sur le flot universel ».